Passer au contenu

/ Faculté de l’apprentissage continu

Je donne

Rechercher

Vidéo journalistique verticale : la pyramide bouleversée ?

Journaliste vidéo spécialisé en formats verticaux chez Reuters, Tristan Werkmeister a contribué au succès de l’agence internationale de presse sur les plateformes sociales. Depuis son arrivée en janvier 2025, le nombre d’abonnés de Reuters sur TikTok a été multiplié par six. C’est la raison pour laquelle, le Centre de perfectionnement de la Faculté de l’apprentissage continu de l’Université de Montréal l’a sollicité pour concevoir l’une des premières formations professionnelles en vidéo verticale journalistique. Une formation de 12 h entièrement en ligne.

Dans cette entrevue, l’expert explique notamment comment adapter la rigueur journalistique aux codes des plateformes sociales, sans rien sacrifier sur le fond, mais en bousculant le modèle de la pyramide inversée.



Chez Reuters, vous produisez des vidéos verticales sur l’actualité internationale pour TikTok, YouTube Shorts et Instagram depuis janvier 2025. Pourquoi une agence de presse centenaire, connue pour sa rigueur, a-t-elle décidé d’investir dans ces formats en 2022 ?

Tristan Werkmeister : Notre rôle de journaliste, c’est de présenter l’information aux différents publics là où ils se trouvent. Il y a un changement déjà bien entamé : les gens ne suivent plus tellement l’actualité au journal télévisé et ne lisent plus autant les journaux imprimés. La plupart des personnes, peu importe leur groupe démographique, s’informent de plus en plus via les plateformes sociales. C’est d’autant plus vrai chez les jeunes, mais on le voit  aussi dans toutes les tranches d’âge.

Notre mission, c’est donc de s’assurer que notre contenu journalistique rejoint le public. Sinon, pourquoi le produire en premier lieu ? Forcément, il faut s’adapter, aller chercher les publics où ils sont et donc investir dans la production de contenu pour ces plateformes.



Beaucoup de journalistes d’expérience craignent que le format vertical les oblige à simplifier à l’excès, voire à sacrifier la nuance. Dans votre travail, avez-vous déjà ressenti cette tension ?

Tristan Werkmeister : Je pense que c’est une fausse perception. Faire de la vidéo verticale, ce n’est pas simplifier à l’extrême. C’est trouver un angle avant tout. C’est trouver la partie d’un article ou d’une vidéo plus longue qui va fonctionner dans ce format plus court.

Ce n’est jamais résumer une enquête de 12 pages en 60 secondes.

L’objectif, c’est de donner l’information la plus pertinente pour l’audience sur ces plateformes. Il faut choisir. Très souvent, dans les formats dits traditionnels, la barrière d’entrée pour le grand public est importante. En tant que journaliste, on peut présumer que l’audience connaît les derniers développements en affaires internationales ou qu’elle connaît le nom de tel chef d’État. Mais, c’est important de ne laisser personne sur le bord du chemin.

Il y a de la simplification en vidéo journalistique verticale. Pour aider le plus grand nombre, peu importe le niveau de connaissances préalable, à s’informer.



Y a-t-il des sujets ou des types de couverture pour lesquels la vidéo verticale n’est tout simplement pas le bon choix ?

Tristan Werkmeister : Oui, la vidéo verticale ne se prête pas à tout. Il y a des sujets qui sont extrêmement complexes ou sensibles. Il faut aussi faire attention à protéger nos sources.

Sur certains sujets, il y a toujours un risque de « nourrir les loups ». Les plateformes sociales ne sont pas un paradis idyllique. Il faut donc faire très attention aux types de sujets qu’on couvre et à la façon dont on les couvre. On ne s’autocensure pas, mais il y a un travail important de réflexion sur le format et sur la tonalité pour prendre en compte cet environnement particulier.



Quand un ou une journaliste de presse écrite, de radio ou de télévision se met à produire des vidéos verticales, quelle est la première habitude professionnelle à désapprendre pour ce nouveau format ?

Tristan Werkmeister : La pyramide inversée pour la hiérarchisation de l’information. C’est la première habitude que les journalistes professionnels doivent jeter par la fenêtre. Cette structure, éprouvée dans les autres formats, ne fonctionne pas du tout en vidéo verticale. Toutes les informations d’un bon lead doivent y figurer. Mais en termes de priorisation, de hiérarchisation, c’est une logique complètement différente.

En vidéo verticale, c’est l’accroche qui fait tout.

S’il n’y a pas d’accroche, il n’y a pas de vidéo. S’il n’y a pas d’accroche, il n’y a pas de taux de rétention. S’il n’y a pas de taux de rétention, la vidéo n’est pas distribuée par les algorithmes aux publics que l’on essaie de rejoindre.

Peu importe le type d’accroche choisi, il faut réussir à convaincre l’audience de rester plus de trois secondes. S’ils sont toujours là, il est alors possible de commencer à contextualiser autour de ce fait surprenant, de cette tension, de cette contradiction, de cette question. Il faut leur donner une raison de rester. Si on leur donne la réponse tout de suite, ils passeront à la suite, ils ne resteront pas.



Les algorithmes récompensent l’émotion et la vitesse. Comment un journaliste peut-il jouer le jeu algorithmique sans compromettre sa déontologie ?

Tristan Werkmeister : C’est vrai que les algorithmes tendent à favoriser des éléments qui semblent contradictoires avec nos codes d’éthique professionnels. En revanche, il n’est pas difficile d’intégrer ces préférences algorithmiques, qui reflètent, dans une certaine mesure, les attentes du grand public, sans sacrifier les directives éditoriales.

Cela peut être très simple. Par exemple, dans le cas d’un reportage terrain sur la guerre en Iran, un article traditionnel commencera sans doute avec le contexte international pour arriver petit à petit à la façon dont les Iraniens vivent la situation sur place.

En vidéo verticale, on va inverser l’ordre de présentation de l’information. Commencer peut-être par le témoignage d’une personne en Iran sur les changements dans son quotidien. À partir de là, comme on a une émotion, un témoignage vivant, humain, il y a déjà une accroche très forte.

Sans rien changer, la vidéo verticale prend forme simplement en commençant par le témoignage avant d’expliquer petit à petit comment on en est arrivé là. C’est la même information. On ne change rien d’autre que la sélection et le format.



Reuters a pu réduire de moitié les délais de production de ses vidéos verticales. Aujourd’hui, à quoi ressemble le processus de travail pour la production d’une vidéo verticale d’actualité ?

Tristan Werkmeister : Tout commence par le terrain. Un vidéo journaliste filme un reportage. Il est ensuite envoyé à une équipe qui va faire l’assemblage, le monter, le vérifier, rédiger une courte liste et un fil narratif. C’est le reportage brut, car il peut être utilisé par d’autres médias, les clients de l’agence, pour qu’ils le formatent.

On peut alors utiliser ce reportage prémonté : il est désossé et remonté pour la vidéo verticale. N’importe quel reportage à Reuters, en termes de produit fini, est donc monté deux fois : une première fois avec ce pré-montage pour la sélection des extraits sonores les plus intéressants et des plans bruts les plus visuels ou accrocheurs. Après, un second processus de sélection et de reformatage, on garde le meilleur du meilleur pour la vidéo verticale sur les réseaux sociaux.



Les journalistes sur le terrain savent-ils qu’ils produisent pour les deux formats ? Ont-ils instructions spécifiques ?

Tristan Werkmeister : Tout dépend des reportages. Pour de l’actualité de dernière heure, pas le temps de donner des instructions spécifiques ou même d’y penser. Il faut juste filmer ce qui se passe, dans l’action. Pour les reportages planifiés à l’avance, on a souvent l’opportunité de coordonner nos efforts et de dire au vidéo journaliste sur le terrain : « On prendra très certainement ta vidéo pour les réseaux sociaux. Si cela ne te dérange pas, essaie de cadrer un tout petit peu plus large pour nous permettre de la recadrer en vertical ». On peut aussi demander certains plans, certaines séquences qui ne seraient pas nécessaires dans un reportage classique, mais vraiment intéressants pour les réseaux sociaux.



Selon le rapport NETendances 2025, 82 % des internautes québécois considèrent les réseaux sociaux comme le principal vecteur de fausses nouvelles, mais ils sont près de la moitié à s’y informer quand même. En tant que journaliste professionnel actif sur ces plateformes, que vous inspirent ces données ?

Tristan Werkmeister : Le comportement des audiences ne peut pas être changé facilement… Si certains de nos abonnés ne suivaient que les comptes sociaux de Reuters pour s’informer, ils devraient pouvoir avoir une très bonne compréhension de l’actualité du jour.

Notre objectif, chaque jour, c’est de couvrir au moins les cinq plus grosses nouvelles de la journée dans le monde et de les développer au fil de la journée avec des explications en profondeur, des moments chauds, des enquêtes, parfois de l’actualité un peu plus légère et divertissante. Notre couverture globale vise à offrir un peu de tout à tout le monde, avec des photos et des carrousels, pour que tous les formats soient présents et que chacun puisse en tirer quelque chose.

On sait, bien entendu, que ces plateformes sont aussi un vecteur de transmission de fausses nouvelles. Cela ne fait que renforcer l’importance de notre mission de publier une information vérifiée, sourcée et sans biais. Notre objectif est de restaurer la confiance dans les médias sur ces plateformes et que les gens se disent : « Je peux suivre Reuters. Je sais que leur contenu est vérifié. »



Si une ou un journaliste québécois avec 10 ou 15 ans de métier vous disait : « Je n’ai pas le temps de faire des vidéos verticales, ce n’est pas mon rôle et de toute façon, mon média ne me le demande pas », que pourriez-vous lui répondre ?

Tristan Werkmeister : Que ce serait une opportunité manquée de ne pas essayer ! Il suffit de regarder tout simplement les statistiques. Les chiffres ne mentent pas : les gens sont sur ces plateformes. Peu importe le format, notre mission de journaliste est de transmettre l’information au public. On perd un peu de ce rôle quand le médium qu’on utilise perd en impact. C’est donc dans l’intérêt du public et des journalistes que ces derniers commencent à apprendre comment filmer ces vidéos verticales.

Sur les contraintes de temps et de stratégie éditoriale, je comprends totalement, et je suis bien conscient que les journalistes travaillent déjà énormément. Ce n’est pas évident.

En revanche, il suffit souvent de quelques vidéos pour convaincre des chefs de rédaction que l’intérêt est fort, que l’appétit est encore plus fort, et que c’est sans doute une stratégie de visibilité importante à long terme pour les médias de référence. Les journalistes qui s'y mettent maintenant auront une longueur d'avance sur les autres.

Pour en savoir plus sur la formation en vidéo verticale du Centre de perfectionnement de la Faculté de l’apprentissage continu.

-----------------------------------------

Propos recueillis par Karine Joly le 15 avril 2026